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L’IA, cette prothèse du langage.

Un homme appareillé croisé dans la rue, une plume devenue impeccable, et Cyrano qui souffle ses mots dans l’ombre.

· 5 min de lecture · CdB, F6 Ingénieurs

Un homme appareillé croisé ce matin, une plume devenue impeccable, et Cyrano qui souffle ses mots dans l’ombre. Petite méditation sur l’intelligence artificielle comme prothèse du langage, et sur ce que prêter ses mots dit, peut-être, de la conscience.

Un homme au pas légèrement déséquilibré marche devant moi, pressé, tourné vers un rendez-vous qui n’appartient qu’à lui. Il porte une prothèse biomécanique moderne, capable d’adaptations en temps réel qui n’étaient pas encore envisageables il y a seulement dix ans. Un œil non averti ne verrait pratiquement pas la différence, dans le flot des passants.

Je pense inévitablement à tous les handicaps que notre société moderne est capable d’alléger, voire de supprimer. Je m’en réjouis, et je reviens à mon métier, à ce qu’il implique d’échanges avec collègues, clients et amis. Depuis quelques années, et surtout ces derniers mois, je constate que la qualité d’écriture s’est fortement améliorée : la syntaxe et l’orthographe sont très souvent impeccables. Évidemment, un bienfait de l’IA.

Naguère, on avait plaisir à reconnaître une belle plume. Aujourd’hui, elle devient la norme, et certains esprits chagrins le regrettent. Me revient alors, en écho, cet homme croisé ce matin : grâce à sa prothèse de dernière génération, il a pu parcourir de nouveaux territoires, avoir accès à des choses, à des gens, qui, autrement, lui auraient été très difficiles.

« Les limites de mon langage signifient les limites de mon propre monde. » Wittgenstein, Tractatus, 5.6.

Wittgenstein l’écrivait déjà : « Les limites de mon langage signifient les limites de mon propre monde » (Tractatus, 5.6). Un peu comme ces frontières physiques, accessibles ou non, selon qu’on porte une prothèse. Pour ceux qui n’ont pas eu la chance de recevoir une éducation adéquate, certaines tournures peuvent être maladroites, voire manquer le signifiant réel, ou même prêter à moquerie, tant elles demeurent des révélateurs sociaux implacables.

Oui, l’IA est ici un bien : combien de pensées fécondes sont restées bloquées à la limite de l’expression ? Méprisées sur la forme plutôt que sur le fond ? L’IA joue ici un rôle splendide, que je vois comme celui d’un révélateur.

Cyrano, ou l’amour par procuration

Bien sûr, tout est affaire de degré : l’usurpation, elle, rôde toujours en embuscade. Me revient en mémoire Cyrano de Bergerac (CdB), et le rôle qu’il a joué dans la relation de Roxane et Christian. Cyrano se trouvait trop laid pour être aimé. Ce qui est fascinant, sur le plan psychologique, c’est que cette ruse est le seul moyen pour lui d’aimer sans risquer le rejet. En prêtant ses mots, il vit son amour par procuration, s’offrant le luxe d’être aimé d’elle, même si le visage qu’elle regarde n’est pas le sien.

Du Golem à Frankenstein, la limite faite chair

Reste, pour clore cet article déjà trop long (lecteur, merci de ta patience), une question : prêter ses mots, n’est-ce pas déjà, un peu, se prêter soi-même ? Et cette question n’est-elle pas, finalement, celle de la conscience ? Le Golem, déjà, ne vivait que par un mot gravé sur son front, un mot qui l’animait et dont l’effacement le tuait. N’est-ce pas là, littéralement, la limite de Wittgenstein rendue chair ? Et la créature de Frankenstein, qui apprend seule à parler en épiant les hommes et en lisant leurs livres, devient éloquente sans que cela la sauve du rejet, comme si Cyrano hantait déjà, en secret, le roman de Mary Shelley. Du Golem à Frankenstein, jusqu’à nos ordinateurs les plus puissants, n’y a-t-il pas là, déjà, quelque trace de conscience ? Et derrière chacune de ces figures, la même intelligence qui prête ses mots sans jamais montrer son visage.

Et si, finalement, elle « incarnait » Cyrano ?

Une idée, une intuition, une conversation à prolonger ? Nos essais naissent souvent d’un échange. Si celui-ci a fait germer une pensée, nous serions heureux de la poursuivre avec vous.

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