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La tour, le pain et la pierre

De Dostoïevski à Léon XIV : deux Babel pour un même avertissement.

· 7 min de lecture

Il y a dans l’histoire des idées des rendez-vous que personne n’a fixés et que personne ne manque. En mai 2026, dans sa première encyclique Magnifica Humanitas, le pape Léon XIV ouvre sa réflexion sur l’intelligence artificielle par une image vieille de trois mille ans : la tour de Babel. Cent quarante-six ans plus tôt, dans une cellule imaginaire de Séville, le Grand Inquisiteur de Dostoïevski promettait au Christ revenu sur terre que l’humanité, un jour, rebâtirait cette même tour, et que ce serait lui, l’Inquisiteur, qui l’achèverait. Les deux textes ne parlent pas de la même époque, pas des mêmes bâtisseurs, pas tout à fait du même Dieu. Et pourtant ils décrivent, avec une précision troublante, le même chantier.

Une seule langue, une seule technologie, une seule direction

Relisons d’abord la Genèse, qui est brève comme le sont les choses définitives. Les hommes de la plaine de Sennaar ne sont pas des impies au sens ordinaire : ils sont des ingénieurs. Ils ont inventé la brique, ils ont un projet, un calendrier, et surtout un argument marketing irréprochable : faisons-nous un nom, de peur d’être dispersés. La tour n’est pas construite contre Dieu par méchanceté ; elle est construite sans lui, par prudence. C’est une infrastructure de sécurité.

Léon XIV lit ce récit en pontife du XXIᵉ siècle : ce qui l’inquiète dans Babel, ce n’est pas la hauteur de la tour, c’est l’uniformité du chantier. « Une seule langue, une seule technologie, une seule direction », écrit-il, et l’on croirait lire la description d’un modèle de fondation entraîné sur la totalité du web. Le péché de Babel, dans l’encyclique, c’est l’homogénéisation qui se fait passer pour communion, la prétention d’un langage unique, fût-il numérique, « capable de tout traduire, même le mystère de la personne, en données et en performances ». La confusion des langues, dans cette lecture, n’est pas d’abord un châtiment : c’est un rappel à l’ordre du réel. La diversité était le projet initial ; l’uniformité était l’usurpation.

Le pain d’abord, la liberté ensuite

Dostoïevski, lui, ne s’intéresse pas à l’architecture de la tour mais à son financement. Dans la légende que raconte Ivan Karamazov, l’Inquisiteur relit les trois tentations du désert et s’arrête sur la première : change ces pierres en pains. Le Christ a refusé, au nom de la liberté : l’homme ne vit pas seulement de pain. Erreur fatale, ricane le vieillard. Donnez au plus grand nombre le pain, la sécurité, la réponse immédiate à toute question, et il vous rendra sa liberté en échange, avec soulagement plutôt qu’avec regret. Ce n’est pas une tyrannie qu’il décrit : c’est un marché, et un marché que presque personne ne refuse.

On reconnaît ici, sans avoir besoin de forcer le trait, la promesse que font aujourd’hui les grands modèles d’intelligence artificielle proposés en abonnement : une réponse instantanée à toute question, un service qui s’améliore sans effort de notre part, une commodité totale. Le prix n’est pas affiché en francs, mais en autonomie cédée : chaque question posée à un modèle qu’on ne possède pas est une pierre remise à quelqu’un d’autre pour bâtir sa propre tour, avec notre savoir mélangé à celui de tous les autres locataires du même ciel.

Le monopole, et non l’outil, est le problème

Ni Léon XIV ni Dostoïevski ne condamnent l’outil en lui-même. La brique n’est pas coupable ; le pain n’est pas coupable. Ce que les deux textes visent, c’est la concentration : une seule tour, un seul boulanger, un seul modèle pour dire le vrai à tout le monde en même temps. L’encyclique appelle cela un risque d'« appauvrissement de l’intelligence humaine par délégation » ; l’Inquisiteur, avec un cynisme que Dostoïevski lui prête pour mieux le dénoncer, appelle cela le prix nécessaire du bonheur du plus grand nombre. Les deux décrivent la même architecture de dépendance, jugée catastrophique par l’un, souhaitable par l’autre.

C’est précisément là que se loge, pour nous, la question pratique : qui possède la tour ? Une intelligence artificielle hébergée, prescrite, facturée et invisible dans son fonctionnement répond exactement au schéma que les deux textes redoutent. Une intelligence artificielle possédée, dont on connaît chaque composant, répond à l’exigence opposée : la diversité plutôt que l’uniformité, l’autonomie plutôt que le pain gratuit.

La muraille de Néhémie

Il existe pourtant un troisième récit biblique de construction, moins cité que Babel, et qui offre à ce dilemme une issue concrète : Néhémie rebâtissant les murailles de Jérusalem. Là non plus, il ne s’agit pas de renoncer à bâtir. Il s’agit de répartir le chantier : chaque famille reçoit son tronçon de mur, en face de sa propre maison. Personne ne délègue son mur à un entrepreneur unique censé le protéger à sa place. La sécurité de la ville naît de la multiplicité des maîtres d’ouvrage, pas de leur unification.

C’est, à notre échelle, exactement ce que nous défendons : le savoir de chaque entreprise comme un bien commun construit pierre par pierre, chacun son tronçon de mur, plutôt qu’une seule tour louée à un fournisseur qui, demain, pourrait en fermer l’accès. Léon XIV et Dostoïevski, lus ensemble, ne nous disent pas de refuser l’intelligence artificielle. Ils nous rappellent seulement qui doit tenir la truelle.

Envie de bâtir votre propre mur, plutôt que de louer une place dans la tour de quelqu’un d’autre ?

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